"L'arrière-Cuisine de Proust"

L’Arrière-Cuisine doit son nom à Marcel Proust. Dans Du Côté de chez Swann, l’auteur évoque souvent cette petite pièce où officie Françoise, la cuisinière qui fascine son héros.

L’extrait ci-dessous illustre à merveille le style de Marcel Proust, dont les longues descriptions ont toujours une signification. L’auteur place ainsi l’arrière-cuisine en fin de phrase pour évoquer un recoin. La pièce apparait tout au fond du dédale, comme un refuge.

« J’allais m’asseoir près de la pompe et de son auge, souvent ornée, comme un font gothique, d’une salamandre, qui sculptait sur la pierre fruste le relief mobile de son corps allégorique et fuselé, sur le banc sans dossier ombragé d’un lilas, dans ce petit coin du jardin qui s’ouvrait par une porte de service sur la rue du Saint-Esprit et de la terre peu soignée duquel s’élevait par deux degrés, en saillie de la maison, et comme une construction indépendante, l’arrière-cuisine. On apercevait son dallage rouge et luisant comme du porphyre. Elle avait moins l’air de l’antre de Françoise que d’un petit Temple à Vénus. Elle regorgeait des offrandes du crémier du fruitier, de la marchande de légumes, venus parfois de hameaux assez lointains pour lui dédier les prémices de leurs champs ».

De nombreuses scènes du roman de Marcel Proust se déroulent dans l’arrière-cuisine, comme celle-ci-dessous, truculente. L’auteur y décrit l’égorgement d’un poulet à travers le regard révulsé du petit Swann. Une description à la fois cruelle, tendre et caustique.

« Quand je fus en bas, elle était en train, dans l’arrière-cuisine qui donnait sur la basse-cour, de tuer un poulet qui, par sa résistance désespérée et bien naturelle, mais accompagnée par Françoise hors d’elle, tandis qu’elle cherchait à lui fendre le cou sous l’oreille, des cris de « sale bête ! sale bête ! » mettait la sainte douceur et l’onction de notre servante un peu moins en lumière qu’il n’eût fait, au dîner du lendemain, par sa peau brodée d’or comme une chasuble et son jus précieux égoutté d’un ciboire. Quand il fut mort, Françoise recueillit le sang qui coulait sans noyer sa rancune, eut encore un sursaut de colère, et regardant le cadavre de son ennemi, dit une dernière fois : « Sale bête ! » Je remontai tout tremblant ; j’aurais voulu qu’on mît Françoise tout de suite à la porte. Mais qui m’eût fait des boules aussi chaudes, du café aussi parfumé, et même… ces poulets ? »